Le voyage culturel en Roumanie jour 5

Lundi 1° juin

C’est la Pentecôte chez les orthodoxes, et donc ce lundi est férié. Fred et moi partons faire un petit tour en ville, où nous déjeunons d’une espèce de gros bretzel dont j’ai oublié le nom, acheté à un marchand de rue. Une fois écarté le risque d’hypoglycémie, nous allons visiter la cathédrale en construction, qui porte les traces des cérémonies de la veille (branchages sur les grilles, sièges et tapis dans la grande nef sans coupole, à ciel ouvert…). Un office se prépare dans la crypte surchargée de fresques modernes, les croyants font le signe de croix (à l’envers, tiens…) et baisent les icônes installées sur les lutrins de part et d’autre de l’allée centrale. Nous faisons un peu tâche et nous nous éclipsons rapidement.

 

Les camions nous attendent à l’hôtel. Nous y entassons instruments et bagages, puis Viorel nous accompagne dans le bistrot d’un copain (que je crois bien avoir vu la veille chez lui) où nous prenons tous ensemble le café sur la terrasse.

Nouvel arrêt chez Viorel, pour un nouveau déjeuner sur la pelouse – le troisième de la matinée, le goulash de la veille, réchauffé, est encore meilleur. Je refuse ostentatoirement les bières et les verres de Țuică qu’on me propose, mais ma conduite exemplaire n’est pas suivie par tout le monde. Je boude en m’offrant une petite sieste à l’ombre des grands arbres.

Mais il faut repartir : en route pour Sighetu Marmației, la capitale du Maramureș. historique, où nous avons rendez-vous avec la Stibina pour un plan commun (ils n’ont pas école aujourd’hui, et l’institutrice Caty non plus). Nous nous entassons dans les deux minibus, il faut installer un banc en bois à l’arrière de celui de Viorel pour faire tenir tout le monde.

Après un plein de gasoil (aussi cher que chez nous…) chez un copain de Viorel, nous montons en serpentant jusqu’à un col où nous dépassons le « microbus » de la Stibina, arrêté pour une pause pipi . La descente nous fait passer par une belle futaie, les rayons du soleil jouent entre les arbres de ce sous-bois à l’allure savoyarde (comme tout le reste de la contrée d’ailleurs). Nous traversons une nouvelle plaine et des villages où des cigognes et leurs cigogneaux sont confortablement installés dans les gros nids qui coiffent certains poteaux électriques. C’est la vallée de la Tisà, qui marque la frontière avec l’Ukraine, à deux ou trois kilomètres seulement de notre route, dont certains panneaux indicateurs sont rédigés en caractères cyrilliques et en hongrois.

Arrivés à Sighetu Marmației (oui, « Sighet » est le même mot que « Sziget », qui veut dire « île » en hongrois, comme le festival du même nom à Budapest), nous attendons la Stibina pour aller directement au parc, en convoi. C’est un peu à l’écart de la ville, le long d’une rivière bordée par une digue et traversée par une passerelle piétonne qui se balance beaucoup.

Nous traversons le parc en défilant derrière les enfants de la Stibina, qui ont fière allure et qui fendent la foule enlundissée (pour ne pas dire endimanchée, mais c’est tout comme) en jouant jusqu’au terrain de basket où nous sommes attendus et présentés au public… Ça a de la gueule ! Nous alternons deux morceaux chacun jusqu’au « Vou Festejar » collectif final.

Il fait chaud et lourd, nous sommes fatigués, et nous laissons les camions garés au Parc pour rejoindre le centre ville « pejos », à pied. Mais c’est très loin, et nous nous retrouvons dans un quartier assez glauque d’HLM délabrés et malpropres, à la recherche d’un restaurant assez grand pour nous recevoir. Je suis déçu, je m’attendais franchement à autre chose…

Après une micro-sieste sur un banc, je retrouve les autres, nous défilons en file indienne sur la digue et sur les accents martiaux de la Stibina, la foule, clairsemée après l’orage, nous entoure rapidement et nous enchaînons notre set, en alternant les morceaux deux par deux jusqu’au « Vou Festejar » conclusif. L’Écho suscite toujours une vive curiosité et beaucoup de familles demandent à être prises en photo avec les soubas ou la wash-board.

Nous sortons triomphalement du parc sur « Easy Swing », accompagnés par les p’tits de la Stibina qui ont très vite capté le morceau.

Il fait encore bien jour quand nous découvrons le lieu de notre villégiature, de l’autre côté de la ville : trois chalets en bois typiques de la région, un peu en forme d’isba, autour d’une maison à galerie en bois un peu plus grande, dans un vaste parc en pente douce, face au sud, au bord d’une petite route… Nous sommes dans l’enceinte du musée ethnologique en plein air de Sighet, qui s’étend sur des hectares.

Pendant le repas, une grosse averse nettoie le ciel et il fait un peu meilleurs quand nous reprenons le chemin du parc, qui me paraît bien plus court au retour qu’à l’aller. J’arrive un peu en avance, et je flâne sur la digue qui surmonte le parc. Et qu’est-ce que j’entends ? Le D et le E de « Kolomeika », le morceau que nous jouons avec le Klez de 12, diffusé par une sono devant laquelle un homme et deux femmes en costume traditionnel du Maramureș chantent au micro, et faisant danser le public disposé en deux grandes rondes (« hora »). Waouh ! Me voilà au cœur de l’affaire !!!

Viorel me montre les installations des moulins à foulon reconstitués au bord du ruisseau, en contrebas de la route où passent les voitures à cheval des paysans qui habitent dans un hameau, un peu plus haut. J’admire l’incroyable système de canaux en bois et de roues horizontales qui actionnent les énormes maillets servant à écraser les draps et les tissages de laine pour les dégraisser et les assouplir.

Nous retrouvons la Stibina au repas du soir à la Casa Iurca, le restaurant très classe dont le propriétaire est bien évidemment un ami de Viorel, ainsi que le chef cuisinier, une pointure de la gastronomie invitée à tous les grands concours de la planète. C’est là que je fais connaissance de la belle Elina, responsable de la communication de la municipalité, et aussi de la communauté juive de Sighetu, comme le prouve un discret tatouage en hébreu sur son poignet. En plus, elle parle un français impeccable… Je lui parle de mon émotion de cet après-midi en écoutant « Kolomeika », elle m’apprend que la ville de Kolomyea, en Ukraine, est jumelée avec sa ville.

Nous parlons aussi jumelage : dommage que celui avec Plopeni vienne d’être signé à Millau ! En effet, Sighet est à la recherche d’un nouveau jumelage avec une ville française, après la rupture de celui qu’elle avait contracté avec un Saint-Hilaire de chais pas quoi, en Vendée, après un désastreux changement de municipalité. Et si on proposait Saint-Affrique ?

L’heure des adieux à la Stibina a sonné, il fait bientôt nuit et demain y a école… Bisous, embrassades, quelques larmes au coin de l’œil, j’explique que je suis triste de les voir partir mais pas tant que ça car je sais que nous nous reverrons, ici ou dans l’Aveyron.

La lune presque pleine est levée quand nous retrouvons nos jolis logis, pour assister au coucher de Vénus poursuivie par Jupiter. Je ne tarde pas trop à en faire autant (sans vénus dans mon lit…), écrasé de fatigue, en laissant mes compagnons à leurs libations nocturnes.

Mais mon sommeil fragile est rapidement interrompu par les accents nostalgiques et répétitifs d’un accordéon manié par Boris, qui a choisi ce soir-là précisément pour s’y mettre, au clair de la lune et sous mon balcon…

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