Le voyage culturel en Roumanie jour 6

Mardi 2 juin

Le soleil pénètre à flot dans la chambrette que je partage avec Fred à l’étage de notre petite maison sur la prairie. Dehors ça sent bon le foin coupé (mais pas dans la chambre), un gars promène ses deux chèvres, un autre martèle sa faux sur sa petite enclume.

C’est le « masterchief » du restaurant qui se déplace en personne pour nous préparer le petit déjeuner à base d’œufs brouillés, avant la visite du village reconstitué avec Georghu, ethnologue employé par le parc, qui nous raconte sa vie et celle des gens d’avant et de maintenant. Que c’est beau ! De vieux bâtiments ont été démontés et transportés pour être remontés ici, d’autres ont été construits sur place à l’ancienne. Toute une économie agro-pastorale défile sous nos yeux émerveillés. Nous entrons dans un atelier où des charpentiers s’ affairent à tailler des tuiles en bois à la hache et à l’herminette – en haute-Savoie, on appelle ça les des tavaillons.

La visite se termine par celle de la petite église en haut de la colline (« biselica ») en bois, couverte de tavaillons, comme tout le reste- sauf une maison hongroise en torchis) d’où le regard porte sur les montagnes d’Ukraine, toutes proches dans la clarté du matin.

Nous repartons en ville pour une brève visite de la maison natale d’Elie Wiesel, transformée en musée. Il y avait un important ghetto juif ici avant la dernière guerre mondiale, qui représentait près de 40 % de la population de Sighetu (42000 hab aujourd’hui, dont à peine une centaine de confession israélite au dernier recensement…). Plus de 20000 juifs de Sighet ont été déportés vers Auchwitz pendant la Shoah (dont Elie Wiesel et sa famille).

Nous enchaînons avec l’impressionnant mémorial des victimes du communisme, installé dans l’ancienne prison de Sighet. Il y en a quand même eu deux millions (dont la plupart ont survécu, heureusement) recensées en Roumanie …

Dans les années 19461989, le régime communiste et sa police politique, la Securitate, firent de la vieille prison préfectorale austro-hongroise un mouroir pour détenus politiques et d’opinion où périt une partie de l’élite intellectuelle et politique de la Roumanie parlementaire d’avant-guerre, dont l’ancien premier ministre démocrate Iuliu Maniu et l’historien et homme politique Georges Bratianu (tous deux décédés en 1953) » (wikipédia). Pas drôle, mais vraiment poignant et passionnant – la chute du communisme en Roumanie date de décembre 1989, année de création de l’Écho des Avens, c’était pour ainsi dire hier… Viorel avait 24 ans, et déjà ses deux enfants. Il est très ému par cette visite.

Pour nous requinquer, nous achetons des bretzels géant – j’ai retrouvé le nom ! ce sont des « covrigi » – à la « Cofetarie » du coin, que nous dégustons avec une limonade (excellente, servie avec une paille dans une petite carafe en verre) à la terrasse d’un café.

L’après-midi est bien avancé quand nous partons en microbus voir le cimetière joyeux (« cimiterul vesel ») de Săpânța à une vingtaine de kilomètres de là. Laissons la parole à wikipédia : « c’est un cimetière (…) ayant la particularité d’avoir ses tombes ornées de stèles funéraires en bois, peintes en couleurs vives, avec une gravure de type naïf représentant une scène de la vie, une activité ou les causes du décès de la personne inhumée, accompagnés d’un poème, parfois nostalgique, parfois humoristique, dédié à la mémoire du mort ».

L’endroit est très touristique, il y a plein de boutiques d’authentiques souvenirs roumains, dont des chapeaux traditionnels typiques du Maramureș (made in China…) : nous en achetons une quarantaine (à 7 lei pièce, pas de quoi se ruiner) pour tous les fanfarons de l’Écho.

Nos emplettes durent plus d’une heure, et agacent Elina, qui supporte mal notre côté caca-touriste. Elle veut nous montrer un vieux lavoir, nous sommes quelques-uns à la suivre jusqu’au ruisseau où est installé cet ingénieux dispositif, une sorte de grand baquet ajouré traversé par le courant tourbillonnant d’une petite chute d’eau alimentée par une canalisation en bois. L’ancêtre du tambour de machine à laver, en somme…

La route du retour est encombrée par les charrettes à cheval des moissonneurs qui viennent de couper le foin – à la faux – , de le râteler – au râteau en bois -, de le retourner – au trident – et qui rentrent à la maison, sous l’œil impavide des cigognes, après avoir monté les meules qui hérissent les champs.

Un souper léger nous attend à la Casa Iurca, où nous jouons ce soir pour le patron, et un miracle se produit : après un début un peu mou, ça joue juste, et en place, pour le bonheur de toute l’assistance, qui en redemande, et pour le mien. « Hava Nagila » fait un tabac, « mon amant de Saint-Jean » aussi.

La lune est pleine et ronde comme un œil de poisson, elle éclaire le chemin du retour de la troupe au village-musée, en deux fournées. La première, celle des fatigués, va vite se coucher. La deuxième, celle des fêtards, arrivera bien tard, et bien joyeuse ma foi. Tant pis pour les fatigués…

 

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