Le voyage culturel en Roumanie jour 7

Mercredi 3 juin

Encore une belle journée qui s’annonce. Nous traînons un peu en préparant les bagages, car nous partirons cette nuit pour Cluj. Sur la route passe ce qui semble bien être un alambic qui monte vers les fermes. L’air léger du matin ouvre l’appétit, et nous faisons honneur à notre dernier petit déjeuner campagnard.

Une délégation a été nommée pour rencontrer le premier adjoint du maire, j’en fais partie, avec le bureau représenté par Liz, Patrick et Patrice, et Sylvie, la Saint-Affricaine de l’étape, Vasile, le roumain de la bande, et Viorel. L’adjoint parle un excellent français et nous présente sa ville, qui alloue 20% de son budget à la culture.

Elina a préparé le brouillon d’une lettre destinée au maire de Saint-Affrique, lui proposant de créer un jumelage. Nous devons la corriger, et ça nous prendra pas mal de temps après la visite, par le premier adjoint lui-même, du musée ethnologique, très bien fichu.

En Roumanie et tout spécialement ici, dans le Maramureș, l’équivalent du Carnaval se déroule entre Noël et le jour de l’an. On sort pour l’occasion des masques et des costumes extraordinaires, qui n’ont rien à envier à leurs collègues africains de Casamance : il y a la Mort, le Diable, les Bergers – avec de grosses cloches dans le dos, comme le groupe folklorique de Trieste que j’avais vu au Carnaval de Mende il y a des années -, les anges, le petit jésus, mais aussi le Juif et le Turc.

Certains déguisements sont assez salés, comme ces costumes de personnages la bite à l’air sortie de la braguette. Et, ô merveille des merveilles, un véritable pétassou de Moldavie, identique à celui de Trèves dans le Gard ! Incroyable parenté des cultures et des rites pré-chrétiens dans tout l’arc indo-européens, que la religion a tenté de s’approprier lors des fêtes de Pâques chez nous (Mardi-Gras, carmentran, etc), et qui sont restés ici fixés autour de la période solsticiale d’hiver…

Ces personnages sont ceux du « Viflaimul », une sorte de pièce de théâtre populaire jouée à l’occasion, et qui évoque les mystères médiévaux. Ils sont accompagnés de musiques et d’instruments traditionnels.

J’y serai resté des heures, mais notre travail de correcteur nous attend, Liz et moi. En redescendant vers le bureau du maire, nous tombons en arrêt devant l’exposition temporaire d’une artiste d’ici, Edit Cociusa, qui fabrique des tableaux tissés où se mêlent la laine, le bois et différentes matières, c’est élégant, à la fois très moderne et très classique, et pas du tout prétentieux.

Je m’installe dans le fauteuil du maire de Sighet, et, pendant que le reste de la délégation papote autour du bureau, avec Liz nous essayons de nous concentrer pour rédiger cette lettre dans le sens qui nous paraît intéresser un élu aveyronnais, tout en en conservant les « romanismes » pour en garder l’authenticité. La tâche a été longue et ardue…

Ouf, c’est terminé ! Nous pouvons enfin rejoindre les autres et partir avec les deux camions pour Barsana, à travers la campagne écrasée de chaleur où les paysans s’activent à faire les foins. Nous repérons au moins trois ou quatre façon de le faire sécher : meules « classiques » montées autour d’un seul piquet hérissé de fines baguettes, séchoirs allongés comme une sorte de clôture en bois, abris couverts d’un toit coulissant sur quatre poteaux verticaux, et quelques bottes carrées mécanisées, de type moyenne densité.

Nous arrivons au monastère de Barsana avec un petit creux et une grosse soif, heureusement il y a tout ce qu’il faut autour du parking, et je déguste une excellent et brûlante « plăcintă cu brânză », une sorte de crêpe au fromage arrosée d’un demi-litre de Borsec (eau minérale pétillante).

Le monastère est un ensemble de bâtiments conventuels (re)construit après 1989 sur l’emplacement d’un ancien lieu de culte, déjà détruit deux fois depuis le XVIII° siècle. Il y a un porche-campanile, une église élancée, deux autels sous kiosques, la maison des sœurs, celle du prêtre, les locaux communs avec un immense réfectoire sur terrasse couverte, un petit musée où sont vendus les produits de leur fabrication (tissages, icônes peintes, poteries, objets en bois… ).

Au retour, nous nous arrêtons chez un célèbre charpentier, qui nous fait admirer sa production. Une cuillère en bois de deux mètres de long retient mon attention. Ça parle français dans l’atelier, nous tombons sur deux jeunes que je prends pour des compagnons artisans en stage, mais non, ils sont journalistes à la télévision et font un reportage sur ce charpentier. Ils repartent eux aussi ce soir, après un séjour d’une semaine.

Après une dernière sieste au frais dans mon chalet, je reconnais la voix de Dorina (de type marchande de poisson sur le vieux port de Marseille), venue tout exprès de Baia Mare avec sa fille Alexandra, Caty l’institutrice, et une vieille dame très marrante au regard vif que nous avions déjà vue chez Viorel, qui sait siffler avec deux doigts dans la bouche et qui fait de la peinture, tout en s’occupant de plein d’associations à Tăuții Măgherăuș. Elle nous remet de jolies brochures illustrées sur le Maramureș et nous discutons un bon bout de temps avec elle.

Mais il faut se préoccuper de notre départ. Nous entassons bagages et instruments dans les camions et nous quittons cet endroit merveilleux pour la soirée de gala donnée en notre honneur à la Casa Iurca.

Disons tout de suite que cette soirée ne restera pas comme une grande date dans les annales de la direction musicale de l’Écho des Avens. Et pour cause : dès l’apéritif, le patron nous offre de la bière, du vin, de la Țuică et des griottes à l’eau-de-vie. Quatre (mauvaises) raisons de foirer à peu près tous les morceaux, et de nous tenir dépenaillés qui plus est. Certaines tenues sont restées dans les sacs, au fond du camion, les autres commencent à être assez crades et à ne plus sentir très bon.

En revanche, nous nous sommes régalés avec les musiciens, la chanteuse et les danseurs du groupe attaché à l’hôtel, en tenues traditionnelles, qui nous ont fait une démonstration éblouissante avant d’inviter les fanfarons à danser avec eux – ce pour quoi ils ne se sont pas fait prier.. On a eu droit aux danses universelles du bisou-à-genou-sur-un-petit-tapis, à la danse de la-bouteille-qu’il-ne-faut-pas-renverser-en-dansant-autour, et à des choses plus locales comme les claquettes en bottes, imitant le bruit des sabots de cheval, et surtout les hora en cercle, avec des petits pas gracieux

Mais le top, c’était le violoniste, un virtuose d’une justesse incroyable, accompagné par un guitariste (papa de deux petits musiciens de la Stibina !) et un grand gaillard de batteur au tambour cymbale (frappée avec une tige métallique, d’une efficacité redoutable). J’ai compté : on était souvent la noire pointée à 200 …

Elina passe nous dire au revoir et me remet la lettre pour le maire de Saint-Affrique, accompagnée de plusieurs documents sur la ville et sa région. Nous sommes des ambassadeurs investis d’une noble mission : jumeler le chef-lieu du plus beau coin de Roumanie avec la capitale du sud-aveyron ! C’est son anniversaire, et jour de shabbat en plus ; elle ne reste pas longtemps et part vite retrouver sa famille (deux enfants et un mari footballeur professionnel).

Tout a une fin, et après un dernier « Hava Nagila » (aussi raté que les morceaux précédents), nous prenons congé. Et c’est parti pour une longue traversée nocturne à travers la montagne, sur la route défoncée qui passe par la station de Cavnic, avant de retrouver la plaine à Baia Mare et de remonter la Some jusqu’à Cluj, où nous arrivons peu après 4h du matin.

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